Presse, influence et manipulation (1/2)

Samedi 6 février 2021

En 2001, la France s'honore d'une première mondiale : la sortie de la première offre dite "triple-play", c'est-à-dire Internet haut débit, téléphone et télévision. Chose extraordinaire, depuis une simple prise téléphonique, je reçois désormais plus de 200 chaînes de télévision, majoritairement étrangères. La vue des chaînes nationales m'étant déjà insupportable depuis longtemps, je me régale de recevoir les « informations » et points de vue du monde entier. Dans cette période charnière, où les Etats-Unis nous font entrer dans l'ère de la « guerre contre le terrorisme », j'ai l'opportunité d'effectuer une veille médiatique comparative. Qui parle de quoi et comment, qu'est-ce qui est mis en avant ou au contraire occulté. À cette date, ces médias sont encore émergeant, faute de développement des canaux de diffusion, mais monteront en puissance considérablement durant la décennie 2000. Ils suivent un schéma tourné vers « l'information continue », dont le pionnier est CNN (dès 1980), mais largement agrémenté d’émissions culturelles et de reportages.

De l'étude patiente de ces médias durant deux décennies, j'ai pu voir se répéter certaines techniques et méthodes universellement employées dans la manipulation de « l'information ». Dans cette première partie, je n'entends pas dresser un inventaire de ces méthodes, ni en faire une analyse technique abstraite, mais simplement relater quelques événements dont j'ai été le témoin, laissant au lecteur le soin d'extrapoler sur ce qu'il a vu, voit et verra dans les médias. Il n'y aura rien de bien révolutionnaire pour ceux déjà initié à l'analyse critique.


La première idée qu'il faut avoir en tête, c'est qu'on ne fait pas une chaîne de télévision, ou tout autre média, sans avoir l'objectif de peser sur l'opinion et de récupérer sa mise. L’émir du Qatar n'a pas dépensé des milliards pour lancer Al Jazeera par pure philanthropie, pour divertir l'auditoire, ou « l'informer ». Et il ne suffit pas non plus de mettre des milliards sur la table pour avoir une quelconque influence. La première tâche d'une chaîne, c'est d'avoir des spectateurs. Cette phase de conquête du public est cruciale pour la rentabilité de l'investissement. Ainsi, je prendrai pour exemples Al Jazeerra English, Euronews, ou plus récemment RT.

À ses débuts, Al Jazeera était une chaîne « rafraîchissante ». Et plus encore sa déclinaison en anglais (2006). Les Qataris ont acheté un média « clef-en-main », techniciens qualifiés, infographies léchées, et surtout patrons d'émissions charismatiques, recrutés dans le monde entier, et ayant souvent déjà une notoriété d'intellectuels raffinés dans le monde anglo-saxon. D'excellentes émissions culturelles, sur des sujets variés et souvent originaux. Une rubrique cinéma, animée par une charmante blonde, n'hésite pas a ce moquer, avec la plus grande des politesses et la plus subtile ironie, des nanars du box-office. Les interviews d'acteurs parlent de philosophie autant que de cinéma, c'est réellement valorisant de fréquenter ces plateaux, tant pour l'interviewé que pour le spectateur. Les reportages vous ouvrent une fenêtre inédite sur le monde, avec empathie et humanité. On pleure dans les chaumières, à écouter la tristesse et la mélancolie d'une jeune fille indonésienne, arrachée à ses rêves d'émancipation et de développement personnel lorsqu'elle a du quitter l'école pour subvenir aux besoins de sa famille en travaillant. Autre nouveauté, pour la première fois, vous entendez de longues interviews de personnages que vous connaissez mais qui n'ont jamais eu l'occasion de s'exprimer. Ainsi, un reportage sur le Hamas, lors duquel son dirigeant, Ismaël Haniyeh, relate calmement, avec humour et mélancolie, ses souvenirs de lutte, la mémoire des camarades tombés. Il raconte comment un membre de l'organisation, commença à bricoler des roquettes avec les moyens du bord. Simples pétards au début, ses camarades se moquent affectueusement de lui : « bah, si ça l'amuse ». Puis les roquettes commencent à partir de plus en loin et précisément. Tous se trouvent bêtes, devant le constat que les bricolages du camarade offrent un moyen de pression sur les ennemis sionistes, qui deviendront le fer de lance de la stratégie du groupe. Mais plus caractéristique encore, dans les émissions d'actualité, tout le monde à la parole. Le spectateur n'est nullement enfermé dans une bulle idéologique : des colonels de l'armée d'occupation sioniste, des membres de l'administration américaine sont invités à réagir, au même titre que des officiels du Hezbollah libanais, des Saoudiens... La chaîne donne la parole à tout le monde, et organise de véritables débats contradictoires, sans trancher elle-même, sans prendre parti. Elle capte progressivement l'auditoire frustré de n'entendre que le point de vue américano-sioniste dans le reste des médias occidentaux, lassé de l’unilatéralisme et du parti-pris.

Mais, selon l'expression consacrée de cette autre chaîne d'information continue, celle de la Présipauté du Groland : « Et soudain, c'est le drame ».

Le temps du retour sur investissement est venu. L'émir du Qatar vous a régalé pendant des années, il faut désormais passer à la caisse. En 2011, c'est le « printemps arabe », grand chamboulement orchestré par les mouvements soutenus et financé majoritairement par le Qatar. Et là, pluralisme, débats contradictoires, tout cela disparaît. « Opération drapeau » en boucle. En Libye, on filme et diffuse les images de bandes de « soldats » hirsutes et débraillés, portant des claquettes, et armés de pétoires disparates. Par contre, ils ont tous en main un drapeau flambant neuf, ancien drapeau du pays, d'avant Kadhafi, disparu depuis 50 ans. D'où sortent ces drapeaux ? Même phénomène en Syrie. En prime-time, Al Jazeera nous diffuse des images des « révoltes spontanées » au Sud du pays, à Deraa. L'image est tremblante, pour faire genre « filmé au téléphone portable » en toute spontanéité, souvent floue, rarement nette, puis déformée par pixellisation. Du travail amateur, du live incontrôlé. Mais ici, même mystère : dans un pays où il n'existe aucune boutique en ligne, pas même Amazon, qui puisse livrer quoi que ce soit, dans un pays ou l'Internet est sous-développé, comment les braves villageois qu'on voit assemblés sur une place ont-ils pu se procurer de magnifiques drapeaux flambant-neufs aux couleurs d'un pays qui n'existe pas ? Comment ces paysans modestement vêtus ont-ils acquis ces dizaines de pièces d’étoffe chatoyantes ?

S'en est suivie une alimentation constante du conflit artificiel "sunnites-chiites", l'emploi de toutes les expressions et qualificatifs à la mode en occident, Bashar Al-Assad : « il tue son propre peuple », le « boucher de Damas » et autres variations sur un prétendu complot chiite.


La chaîne s'est consciencieusement bâti une crédibilité, une clientèle, puis en a usé pour justifier et légitimer les opérations politiques de ses maîtres...


Même phénomène avec Euronews. En 2004, je discute avec des collègues lors du déjeuné. La question vient : quels médias suivez-vous ? Pour ma part, je réponds : « un peu tout, mais j'aime bien Euronews, leur neutralité dans l'approche journalistique ». Un an plus tard, je n'aurais pas dit la même chose. Comme pour Al Jazeera, dans ces phases bénis de captation d'auditoire, c'est le triomphe du pluralisme, de la liberté d'expression et de la non-partisanerie. Puis vient le retour de bâton, ou le retour sur investissement. En l’occurrence, cela concernait déjà la Syrie, mais dans un épisode préalable. Suite à l'assassinat de Rafiq Hariri en 2005, alors Premier ministre libanais, une intense campagne médiatique accuse la Syrie d'en être responsable : « La Syrie pointée du doigt », selon l'expression consacrée à l'époque. Avant toute enquête, et sans aucun rappel historique, le coupable est unilatéralement désigné. Les Syriens, en charge de la sécurisation du Liban depuis la fin de la guerre civile dans le pays, sont priés de quitter le terrain. Ce qu'ils feront. Un an plus tard, l'entité sioniste lance une opération (foiré) d'envergure contre le Liban, visant à « détruire les capacités du Hezbollah ». Euronews cesse subitement son engagement de neutralité.


Autre affaire qui monte dans ces années, le « dossier iranien ». C'est une véritable campagne de dénigrement tous-azimuts qui commence contre la République Islamique. Ignorée ou presque depuis 10 ans, l'Iran revient sur le devant de la scène médiatique pro-occidentale. Minorités opprimées, condition des femmes, armes de destruction massives, tout y passe. Cette nation-civilisation millénaire, meurtrie par 8 ans de guerre imposée, entre 1980 et 1988, via Saddam Hussein, alors grand ami de l'occident et défenseur des valeurs progressistes, armé et soutenu par le monde libre, y compris sous forme de fourniture d'armes chimiques, qu'il utilisera abondamment. Saddam « récompensé » par les mêmes en 2003, par la destruction de l'Irak, puis son exécution. c'est apparemment le tour le l'Iran à partir des années 2005-2006.


Pas un soir, sans que la ménagère française ne soit avertie du danger « imminent » du « régime des mollahs ». Bandes dessinées, films d'animation, témoignages poignants dans les émissions de variété-politique... Il est temps que la démocratie triomphe. Un matin, je regarde Euronews, reportage sur l'Iran. Interview d'étudiantes iraniennes, voilée : l'image est noire, on ne distingue qu'une tâche blanche qui leur fait office de visage, animée de convulsions alors qu'elles tiennent des propos en soutien de la souveraineté iranienne contre les « valeurs de l'occident ». Elles semblent vivre dans un souterrain. Plan suivant, l'interview d'une jeune « dissidente ». Fond de plantes luxuriantes, belle lumière qui rend incandescents ses cheveux colorés en roux, vêtements bleu et fuchsia.


Quelques jours plus tard, retransmission sur Euronews d'une conférence de l'Ayatollah Khamenei, chef de l'état (mais pas du gouvernement) iranien. Même constat : les Iraniens n'ont pas d'ampoules électriques, et vivent apparemment sous terre : il fait noir comme dans un four. L'ayatollah parle : voix glauque, avec un fort écho, particulièrement sinistre. Il fait noir, on ne voit que sa barbe blanche et son visage, coupé par un turban lui aussi noir. Terrifiant. La même minute, je zappe sur une chaîne iranienne désormais censurée sur ma box. Même événement, mais stupéfaction : l'Ayatollah ne s'exprime pas dans une salle noire mais sur un fond bleu, et il est entouré de superbes compositions florales. Et les ingénieurs du son Iranien ne sont pas des abrutis, sa voix est claire et chaleureuse, pas d'écho sinistre. Conclusion : le monde libre, Euronews en tête, a délibérément trafiqué les images, en forçant le contraste à fond pour assombrir toute image relative à l'Iran, et s'est même payé le luxe de rajouter de l'écho dans le son, pour susciter une ambiance façon « Adolf années 30 ». Vive la démocratie, vive le monde libre, vive le journalisme libre et indépendant...

Le cas RT est assez similaire dans la trajectoire. Bien que très ancienne, elle a connu un démarrage notoire ces dernières années. Dans sa déclinaison en anglais, la ligne éditoriale reprend les recettes soviétiques : il s'agit de montrer les contradictions de l'Occident. Chaque fois que trois pecnots brandissent une pancarte à New York, il y a une caméra de RT pour les médiatiser. Les reportages sur les Etats-Unis montrent essentiellement la misère sociale du prolétariat. Ceux sur la Russie par contre n'abordent jamais cette question, bien que toxicomanie, prostitution et violence sont notoirement répandus. C'est de bonne guerre me direz-vous, certes, mais le coté paradoxal de la chose, c'est que, sur une chaîne russe, vous en apprendrez plus sur les Etats-Unis que sur la Russie...


L'arrivée de RT France en 2017 fut une bouffée d'oxygène dans l'audiovisuel français. Voix dissidentes, pluralité, reportages de qualité, et informations « alternatives », tous les ingrédients du captage des spectateurs sont là. Une ligne éditoriale assez neutre dans le traitement de l'information, sauf, et c'est bien légitime, lorsqu'il s'agit de questions en rapport avec la situation internationale. Leur couverture du phénomène « gilets jaunes » fût particulièrement remarquable, en comparaison avec leurs concurrents. Seul espace qui a échappé au dénigrement, RT s'est mis du côté du peuple. La chaîne peut légitimement être considérée comme le meilleur média audiovisuel francophone.


Malheureusement, la belle histoire s'arrête avec le coronacircus. Plus d'originalité éditoriale, RT France applique tous les ingrédients de la désinformation qui ont donner naissance à cette « crise » et participe à répandre l'hystérie collective.


En effet, cette campagne massive de manipulation était perceptible dès son commencement. Pour une raison très simple : dès avant que quiconque ait eu accès à des chiffres, les médias à l'unisson ont enclenché le mode catastrophe. La catastrophe était là avant que quiconque ait pu avoir un avis éclairé et scientifique, basé sur la réalité.

Les médias, dont RT, nous ont jeté des chiffres à la figure, sans aucun contexte, sans aucune analyse et mise en perspective par rapport aux années précédentes. Il a fallu attendre que les courbes de mortalité suggèrent, trompeusement, qu'un phénomène exceptionnel s'est produit pour que les journalistes les montrent. Dans toute la première partie de l'affaire, jusqu'en mai, le public a dû se contenter d'un chiffre « brut » de morts par jour, parfaitement ininterprétable.


Autre tour de passe-passe toujours en vigueur : le nombre de cas. Sachant que le virus reste environ deux semaines dans l'organisme avant de disparaître, cumuler sans cesse et sans limite de durée les effectifs « d'infectés », ce chiffre, le « nombre de cas » ne veut strictement rien dire, c'est une pure monstruosité mathématique. Mais il a l'avantage de « faire gros ».


Matraquage de titres alarmistes :« Décès d'une adolescente de 16 ans en Belgique », oubliant de préciser qu'elle vivait pour ainsi dire à l’hôpital depuis sa naissance, atteinte de multiples pathologies graves. Défilé de "témoignages poignants" et autres "cris d'alarme"...


Vient l'inévitable « affaire Raoult ». Dans la vidéo de l'IHU intitulée « Coronavirus, analyse des données épidémiques dans le monde : diagnostiquer doit être la priorité », à 1 minute, le professeur montre et explique pourquoi le coronavirus n’a rien d’exceptionnel, que sa mortalité est tout à fait comparable aux agents pathogènes connus, et pourquoi il faut toujours observer la mortalité globale pour juger d’un phénomène. À 3 minutes 8 secondes, je cite : « Il faut arrêter de raconter des choses qui terrifient les gens ».


Bizarrement, la presse s’est alors prise de passion pour la chloroquine, et a lancé comme elle sait le faire, d’innombrables « polémiques autour du remède miracle », flots de palabres hors sujet et animation de pugilats d’amateurs, soudain transfigurés en experts de la pharmacopée. Pour détourner une maxime bien connue : « Quand le professeur Raoult montre la courbe de mortalité du doigt, l’idiot regarde la chloroquine ».

Même constat pour une vidéo ultérieure. Les journalistes de RT France produisent un article qui met en lien la vidéo intitulée « Coronavirus : Remerciements, Toxicité des Traitements, Mortalité ». Principale information que l’article extrait : le départ du professeur du conseil stratégique et quelques propos sur la chloroquine. Pourtant, à 5 minutes, 20 secondes, il analyse la dangerosité du virus et réitère ses propos sur le caractère littéralement banal du nouveau coronavirus. Information, qui, à l’aune de l’hystérie des médias et de la perception totalement erronée qui s’en suit dans le public, devrait semble-t-il figurer comme principal sujet de l’interview ? Nenni. L’article commence par cette phrase : « Le professeur Raoult, qui n'hésite pas à prendre des décisions à rebours des directives gouvernementales pour traiter l'épidémie, ne se rendra plus au conseil scientifique, qui ne correspond pas l'idée qu'il se fait d'« un conseil stratégique ». Laissant planer une sorte de doute sur l’ego du professeur, qui aurait ses propres idées sur ce qu’est un conseil stratégique. Or à 1 minute 4 secondes, le professeur dit : « le conseil ne correspond pas à ce que je pense être un DEVOIR de conseil stratégique ». Le mot "devoir" ayant échappé à l’oreille du journaliste, le sens de la phrase s’en trouve changé. En effet, ceux qui ont été consultants savent que le « devoir de conseil » est une expression qu’on emploi lorsque l’honnêteté nous oblige à dire une chose que le client de la consultation ne veut pas entendre...


Grace à toutes ces méthodes, les médias ont pu fabriquer des « raoulards » et des « anti-raoulards », tout en les faisant se déchirer sur un sujet annexe. C'est plus généralement le rôle de la presse de nos jours. Créer des camps antagonistes et irréconciliables, autour de sujets non-pertinents. Même technique avec Trump contre Biden, Poutine contre l'occident, etc. Le public est divisé en deux forces équivalentes et symétriques qui s'annulent.


Conclusion de l'article : quelques suggestions. Cessez de participer à la « circulation circulaire de l'information ». Quand un média vous met sous les yeux une information qui vous révolte, pensez avant tout que c'est le but recherché, c'est une technique de manipulation comme une autre. Vérifiez à la source, chaque fois que possible, ne vous contentez pas des résumés de presse. Ne suivez pas la hiérarchisation des sujets que la presse impose. Sachez lire entre les lignes et analyser le contenu sémantique d'une déclaration, quels mots sont employés, qu'est ce que le vocabulaire suggère. Repérez la récurrence d'expressions particulière, qui sont en fait des « slogans » de propagande. Ne vous sentez pas obligé de prendre parti pour les camps que la presse fabrique. Pensez que l'effet de suggestion est une arme dont l'usage est généralisé, il ne s'agit pas de mentir, mais de faire en sorte que l'information délivrée soit mal interprétée.




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