Quel Rôle joue Amnesty International




L’importance d’avoir un regard critique sur les rapports d’Amnesty International


Les défenseurs des droits de l’Homme devraient traiter les rapports d’Amnesty International avec le même regard critique que toute autre source. De nombreux commentateurs, qui discutent des rapports publiés par certaines organisations internationales de défense des droits de l’Homme, les prennent pour argent comptant sans faire preuve de pensée critique. Dans beaucoup de cas, ils ne parviennent pas à identifier les non-dits ni à saisir le parti-pris sous-jacent dans ces rapports. La lecture approfondie, la pensée critique et la contextualisation de l’information sont les seuls moyens à même de nous permettre de construire une analyse objective, factuelle et crédible. De nombreux journalistes, experts et analystes ont tendance à donner de la crédibilité à chaque rapport émis par les organisations des droits de l’Homme basées en Occident. Beaucoup considèrent les rapports d’Amnesty International comme une forme de texte sacré contenant une vérité absolue qui ne pourrait être remise en question. Leur vision optimiste du monde les pousse à croire que les seules préoccupations des hauts responsables de cette organisation de défense des droits de l’Homme sont le salut de l’humanité et l’instauration de l’égalité, de la solidarité et de la paix. Cependant, de multiples faits historiques et les différentes positions prises par cette organisation, par le passé, montrent que l’image qu’elle s’est forgée elle-même n’est pas aussi dorée qu’il n’y paraît. Dans le contexte de la confrontation entre le gouvernement marocain et Amnesty International, tout ralliement hâtif à un parti au détriment de l’autre empêcherait la production d’analyse sereine et donc de parvenir à des conclusions objectives. Or il ne fait aucun doute que le Maroc devrait permettre aux gens de s’exprimer librement sans risque d’emprisonnement ou de harcèlement, de défendre la liberté d’expression et de promouvoir l’existence d’une pluralité de voix dans son paysage médiatique. Il est également vrai que bien que le pays ait fait des progrès notables dans le domaine des droits de l’Homme au cours des dernières décennies, il lui reste encore un long chemin à parcourir en termes d’amélioration de son bilan en matière des droits de l’Homme et de l’aligner sur les normes internationales. Ceci étant dit, le rapport qu’Amnesty International a publié le 22 juin, sur les allégations d’espionnage par le gouvernement marocain contre le journaliste marocain Omar Radi et d’autres militants, suscite des interrogations quant aux intentions de cette organisation. Il met en lumière le deux poids deux mesures que cette organisation internationale de défense des droits de l’Homme utilise dans la rédaction de ses rapports.

Le deux poids deux mesures d’Amnesty International dans l’affaire Edward Snowden

À plusieurs reprises, au cours des trois dernières décennies, Amnesty a soit pris parti pour les pays les plus puissants et agi en leur faveur, soit fermé les yeux sur leurs violations massives des droits de l’Homme. En contraste flagrant avec le ton condescendant et accusateur de ses rapports sur les pays du Moyen-Orient, Amnesty International a clairement fait preuve de deux poids deux mesures dans son traitement du scandale d’Edward Snowden. L’ancien employé de la CIA a révélé, en 2013, que les agences de renseignement américaines et britanniques surveillaient Internet et les activités téléphoniques de centaines de millions de citoyens, à travers le monde, sans aucun fondement juridique et en violation flagrante des libertés individuelles et des protections constitutionnelles. La comparaison entre le ton utilisé par Amnesty International dans sa dénonciation des allégations concernant le Maroc, qu’elle a accusé d’avoir mené une vaste répression contre les journalistes et les militants, et le rapport publié en 2017 sur les révélations de Snowden, montre un contraste pour le moins choquant. Amnesty International n’a pas dénoncé le fait que les États-Unis et le Royaume-Uni foulent aux pieds la liberté d’expression ou la vie privée de civils, de journalistes, d’auteurs d’opinion et d’universitaires qui ne constituent aucune menace pour la sécurité nationale américaine et britannique. Le rapport a également omis de contester la légalité ou la légitimité de cette opération de grande envergure. Le rapport a plutôt exhorté Washington et Londres, avec déférence, à réformer leurs lois afin « d’assurer qu’elles soient conformes aux normes du droit international relatif aux droits de l’Homme, notamment en interdisant une surveillance massive et généralisée. » L’ironie est que beaucoup de Marocains acceptent le même deux poids deux mesures et se font l’écho volontiers du récit mis en avant par Amnesty International. Ce faisant, cette organisation ferme les yeux sur les violations flagrantes des droits que les pays les plus puissants commettent d’une manière systématique. Ces pays ont été impliqués dans l’espionnage de centaines de millions de personnes et leurs mains sont entachées du sang de millions de personnes à travers le monde, particulièrement dans le monde arabe.

Le rôle d’Amnesty International dans la justification des guerres

Les rapports d’Amnesty International ont permis à Washington et à Londres de justifier leur décision de déclarer des guerres sans fondement légal ni mandat du Conseil de sécurité des Nations unies. Un fait que beaucoup ignorent -en raison d’une lecture hâtive, d’une faible mémoire ou d’une révérence pour tout ce qui émane d’Amnesty International- est que celle-ci a été pleinement impliquée dans la justification de la première guerre du Golfe contre l’Irak en 1991. L’organisation qui produit des rapports incriminant le Maroc sur un ton condescendant et colonial a joué un rôle majeur dans la mobilisation du soutien du public américain, facilitant la mission du président américain de l’époque, George H.W. Bush, pour obtenir l’autorisation du Congrès d’entrer en guerre contre l’Irak. Tout au long des années quatre-vingt, le régime de feu le président Saddam Hussein était l’un des alliés de Washington dans sa stratégie visant à juguler la propagation de la révolution islamique iranienne. Cependant, immédiatement après l’invasion du Koweït par l’armée irakienne, le 2 août 1990, l’Irak a changé dans le récit américain pour devenir une menace pour les intérêts américains dans le Golfe. L’administration américaine de l’époque, les médias et les think tanks américains ont lancé une campagne frénétique pour mobiliser l’opinion publique et persuader le Congrès de la nécessité d’entrer en guerre contre l’Irak. Eu égard au rôle qu’il avait joué dans la stratégie américaine visant affaiblir l’Iran et empêcher d’étendre son hégémonie sur la région, l’Irak avait bénéficié d’une image positive tout au long des années 1980 aux États-Unis. Par conséquent, il était difficile pour l’administration américaine de persuader l’opinion publique que ce même allié, qui fut porté au pinacle, s’était transformé, du jour au lendemain, en ennemi des États-Unis. Pour cette raison, trois mois après l’invasion du Koweït par l’Irak, une majorité d’Américains était encore opposée à ce que leur pays entre en guerre contre l’Irak.


La légitimation de témoignages fallacieux

Entre temps, le Koweït avait engagé plusieurs sociétés de relations publiques afin de lancer une campagne médiatique visant à diaboliser l’Irak et à convaincre le public et le Congrès américain de la nécessité d’une intervention militaire pour empêcher l’Irak d’occuper un pays membre des Nations unies. Dans le cadre de la campagne de relations publiques menée par la société Hill & Knowlton, la commission des droits de l’Homme du Congrès américain a entendu, le 10 octobre 1990, le faux témoignage d’une jeune Koweïtienne de quinze ans, nommée Nayirah. L’adolescente a déclaré qu’elle était une survivante de la guerre du Koweït et que, lorsqu’elle était bénévole dans un hôpital koweïtien, elle avait vu de ses propres yeux comment des soldats irakiens avaient pénétré de force dans la maternité. « Ils ont arraché les bébés des couveuses où ils reposaient, se sont emparés des incubateurs et ont précipité sur le sol ces enfants prématurés qui ont agonisé dans le froid ». Bien que ce témoignage ait été un grand choc pour le public américain, il n’a, néanmoins, pas réussi à le convaincre de la nécessité d’intervenir en Irak. Cependant, le tournant qui a changé la donne fut le rapport de 82 pages qu’Amnesty International a publié le 19 décembre 1990. Dans ce rapport, cette dernière a non seulement confirmé le témoignage de Nayirah, mais a affirmé que les soldats irakiens ont sorti 312 nourrissons koweïtiens de leurs couveuses et les ont tués.

Le pouvoir de « vérification » d’une fausse déclaration

Aussitôt qu’Amnesty International a déclaré avoir « vérifié » la crédibilité des allégations de la jeune Koweïtienne, son rapport est devenu la source la plus citée par les médias internationaux. Il est également devenu la principale référence pour la Maison-Blanche, ainsi que les membres du Congrès pour persuader le public américain des crimes atroces que l’armée irakienne aurait perpétrés contre des nourrissons. Ce rapport fut une aubaine pour le Koweït et le président américain de l’époque, George H.W. Bush. Celui-ci a, en effet, utilisé les allégations colportées par Amnesty International, à six reprises, au cours des quelques semaines précédant la guerre. Le 9 janvier 1990 – sept jours avant le début de la guerre – Bush a cité le même rapport dans une lettre qu’il a envoyée aux campus américains pour justifier sa décision. Le même rapport a été repris lors d’un témoignage du Congrès, huit jours avant le début de la guerre. Quatre jours après ce témoignage, le Sénat a approuvé la déclaration de guerre avec une faible marge de cinq voix, sept sénateurs ayant utilisé le rapport d’Amnesty pour justifier leur soutien à la guerre. Quatre jours plus tard, la première guerre du Golfe a éclaté, ouvrant la voie au renversement du régime irakien et à la démolition de toutes les institutions de l’État, sans compter la mort de plusieurs centaines de milliers d’innocents. En avril 1991, deux mois après la fin de la guerre, Amnesty International a publié un autre rapport dans lequel elle a tenté de prendre ses distances avec les allégations grossières et mensongères contenues dans son rapport de décembre 1990. Après avoir soutenu, avec certitude, avoir « vérifié » les allégations de la jeune Koweïtienne, dans son rapport d’après-guerre, elle a affirmé que ces allégations étaient infondées. En 1992, l’opinion publique internationale a appris que la fille à l’origine des allégations était la fille de l’ambassadeur koweïtien aux États-Unis de l’époque.

Le silence tombal d’Amnesty International concernant les pays occidentaux

Après la guerre de 1991, et durant toute la période où le peuple irakien avait été soumis aux sanctions de l’ONU, Amnesty International n’a jamais publié de rapport condamnant leurs effets dévastateurs sur le bien-être du peuple irakien. Elle n’a, en aucun cas, remis en question la légitimité et la moralité de ces sanctions et de leurs violations des droits fondamentaux du peuple irakien, au premier rang desquels le droit à la vie et le droit d’accès aux soins médicaux. En outre, même pendant la campagne de désinformation menée par les États-Unis et le Royaume-Uni, tout au long de 2002, dans le but de diaboliser l’ancien président irakien Saddam Hussein et appeler au renversement de son régime, Amnesty International n’a jamais publié de rapport mettant en garde contre les répercussions d’une nouvelle guerre sur les droits de l’Homme du peuple irakien. Ses rapports n’ont pas non plus inclus la moindre référence à l’impact destructeur d’une décennie de sanctions sur toutes les composantes du peuple irakien. Par exemple, dans ses deux rapports sur la situation des droits de l’Homme en Irak, en 2001 et 2002, Amnesty International n’a en aucun cas mentionné l’impact des sanctions sur les moyens de subsistance du peuple irakien. En revanche, elle a continué à faire le point sur les violations présumées des droits de l’Homme à l’encontre des Kurdes et des Chiites. Une fois de plus, cela a servi d’alibi politique que le président américain George W. Bush et le Premier ministre britannique Tony Blair ont utilisé pour justifier la guerre qu’ils ont décidé de mener contre l’Irak. Les livres d’Histoire se souviendront à jamais de la manière dont les États-Unis et le Royaume-Uni ont fait usage des prétendues violations des droits de l’Homme contre les Kurdes et les Chiites, en plus des armes de destruction massive, pour persuader l’opinion publique internationale et le Conseil de sécurité de l’impératif d’une intervention militaire en Irak.


Le bourreau et la victime sur un même pied d’égalité

Avant le début de la deuxième guerre américaine contre l’Irak, Amnesty International n’a pas publié de rapport dénonçant ou remettant en cause la décision de Washington et de Londres d’entrer en guerre, sans mandat légal du Conseil de sécurité de l’ONU. À la veille de la guerre, Amnesty International a envoyé une lettre ouverte aux États-Unis, à la Grande-Bretagne et à l’Espagne les exhortant à respecter leurs obligations internationales relatives au droit international des droits de l’Homme, sans pour autant exprimer de regrets face à leur décision de s’engager dans une guerre illégale en totale violation du droit international. Ce qu’il y a encore de plus choquant, c’est que dans cette lettre, Amnesty International a également exhorté le président irakien Saddam Hussein à respecter ses obligations. Amnesty International, qui prétend lutter contre toute forme de violations des droits de l’Homme, a, ainsi, mis le bourreau et la victime sur un même pied d’égalité. Par ailleurs, elle a omis de souligner dans sa lettre l’opposition internationale sans précédent à cette guerre.

Le deux poids deux mesures dans ses rapports sur l’Iran

Amnesty International maintient la même approche biaisée dans ces rapports sur l’Iran. Elle n’a publié aucun rapport condamnant ou dénonçant les répercussions économiques et sociales des sanctions économiques américaines contre l’Iran sur le peuple iranien. L’administration Trump a imposé ces sanctions, fin 2018, contre la volonté des Nations unies qui les avaient levées, en 2015, suite à l’accord nucléaire avec l’Iran. En revanche, Amnesty International publie des rapports périodiques détaillés sur les violations présumées du régime iranien à l’encontre des opposants. La nature sélective de ces rapports démontre le parti-pris de cette organisation et sa tendance à faire avancer des agendas politiques spécifiques. Ces exemples prouvent qu’Amnesty International n’est pas cette organisation infaillible dont les rapports devraient être pris pour argent comptant sans aucun regard critique. En définitive, ces rapports ne sont pas des textes sacrés et ne contiennent pas des vérités scientifiques absolues. La recherche scientifique fait toujours l’objet de longs débats et d’examens minutieux par les pairs. Certains en arrivent même à remettre en cause leur validité. Si tel est le cas des recherches scientifiques, que dire des rapports – non soumis au même niveau de vérification- émis par une organisation qui a été impliquée dans des erreurs historiques qui ont légitimé des guerres ayant coûté la vie à des millions d’innocents ? Amnesty International n’a-t-elle pas affirmé dans son rapport de décembre 1990 avoir « vérifié » les allégations colportées par Nayirah ? Après qu’il s’est avéré qu’Amnesty International avait menti à l’opinion publique internationale, cette dernière est-elle encore censée mordre à l’hameçon et croire aveuglément toutes les allégations contenues dans ces rapports, concernant le Maroc ou d’autres pays, et les prendre pour argent comptant ? Ne devrait-on pas examiner ces allégations, remettre en question l’approche partiale de cette organisation et se demander si son travail vise à servir un agenda politique spécifique ? Au lieu de croire, avec crédulité, les rapports de cette organisation, certains devraient se débarrasser de leur fascination par tout ce qui vient de l’Occident et analyser les questions dans leur contexte politique et historique. Force est de constater que rien n’est jamais fait au hasard, et ces organisations n’œuvrent nullement pour le bien commun de l’humanité. Elles s’efforcent plutôt à réaliser des objectifs spécifiques fixés à la fois par leurs bailleurs de fonds et leurs dirigeants. Il faut aussi être conscient que les puissants sont souvent ceux qui écrivent l’Histoire. L’Occident a écrit l’Histoire au cours des quatre derniers siècles et après la Seconde Guerre mondiale par le biais des mastodontes des médias et des réseaux d’organisations « à but non lucratif » qu’il contrôle. Aujourd’hui, il s’efforce de contrôler le récit du présent et de nous influencer afin de construire un avenir qui s’aligne avec son objectif stratégique suprême : maintenir son hégémonie économique, politique, médiatique et culturelle. Lorsque certains abandonnent leur esprit critique et prennent chaque rapport des organisations telles qu’Amnesty International pour argent comptant, ils participent involontairement à la promotion des intérêts que ces organisations et leurs bailleurs de fonds s’évertuent à défendre.



La troublante collaboration d’Amnesty International avec les services de renseignements britanniques et américains



Certains liens troublants sont en contradiction avec l’image d’Amnesty International en tant que défenseur bienveillant des droits de l’homme et révèlent que des personnalités clés de l’organisation, au cours de ses premières années de fonctionnement, sont moins préoccupées par la dignité humaine que de la qualité de l’image des États-Unis et du Royaume-Uni dans le monde.


Par Alexander Rubinstein

Amnesty International, l’éminente organisation non gouvernementale de défense des droits de l’homme, est largement connue pour son engagement dans ce domaine. Elle produit des rapports critiques sur l’occupation israélienne en Palestine et la guerre menée par les Saoudiens contre le Yémen. Mais elle publie également un flot constant de condamnations contre des pays qui ne jouent pas le jeu de Washington – des pays comme l’Iran, la Chine, le Venezuela, le Nicaragua, la Corée du Nord et plus encore. Ces rapports amplifient les battements de tambour pour une intervention « humanitaire » dans ces pays.

L’excellente image d’Amnesty International en tant que défenseur mondial des droits de l’homme est en contradiction avec l’image qu’elle avait à l’époque où le Foreign Office britannique censurait les rapports critiques visant l’empire britannique. Peter Benenson, cofondateur d’Amnesty International, entretenait des liens étroits avec le ministère britannique des Affaires étrangères et le ministère des Colonies, tandis qu’un autre cofondateur, Luis Kutner, informait le FBI de la présence d’une cache d’armes au domicile de Fred Hampton, un dirigeant des Black Panther, quelques semaines avant son exécution dans un raid armé mené par l’agence fédérale.

Ces liens troublants vont à l’encontre de l’image d’Amnesty International en tant que défenseur bienveillant des droits de l’homme et révèlent que les figures clés de l’organisation, au cours de ses premières années, se souciaient moins de dignité humaine que de la qualité de l’image des États-Unis et du Royaume-Uni à travers le monde.

Un début conflictuel

Benenson d’Amnesty International, un anticommuniste avoué, était issu du renseignement militaire. Il a promis qu’Amnesty International serait indépendante de l’influence du gouvernement et représenterait tous les prisonniers, qu’ils soient à l’Est, à l’Ouest ou dans le monde du Sud.

Mais dans les années 1960, le Royaume-Uni se retirait de ses colonies et le Foreign Office et le Colonial Office étaient avides d’informations de la part des militants des droits de l’homme sur la situation sur le terrain. En 1963, le ministère des Affaires étrangères a chargé ses agents à l’étranger d’apporter un « soutien discret » aux campagnes d’Amnesty International.



Le personnel d’Amnesty International rend hommage au fondateur Peter Benenson à Mexico, le 9 août 2005. Eduardo Verdugo | AP



Cette année-là également, Benenson écrivit au ministre des Colonies, Lord Lansdowne, une proposition visant à soutenir un « conseiller aux réfugiés » à la frontière entre le Botswana et l’Afrique du Sud de l’apartheid. Ce conseil ne devait aider que les réfugiés et éviter explicitement d’aider les militants anti-apartheid. « Il ne faut pas que l’influence communiste se répande dans cette partie de l’Afrique et, compte tenu de la situation délicate actuelle, Amnesty International souhaiterait soutenir le gouvernement de Sa Majesté dans cette politique », avait écrit Benenson. L’année suivante, Amnesty avait cessé de soutenir l’icône anti-apartheid et premier président d’une Afrique du Sud libre, Nelson Mandela.

L’année suivante, en 1964, Benenson sollicita l’aide du Foreign Office pour obtenir un visa en Haïti. Le ministère des Affaires étrangères obtint le visa et écrivit à son représentant pour Haïti, Alan Elgar, pour lui dire qu’il « soutenait les objectifs d’Amnesty International ». Une fois sur place, Benenson s’est infiltré en tant que peintre, comme le ministre d’État Walter Padley le lui a dit avant son départ : « Nous devrons faire un peu attention de ne pas donner aux Haïtiens l’impression que votre visite est en fait parrainée par le gouvernement de Sa Majesté ».

Le New York Times a dévoilé la ruse, ce qui a conduit certains fonctionnaires à prétendre leur ignorance ; Elgar, par exemple, s’est dit « choqué par les pitreries de Benenson ». M. Benenson s’est excusé auprès du ministre Padley en disant : « Je ne sais vraiment pas pourquoi le New York Times qui, d’habitude, est un journal responsable, devrait faire ce genre de choses dans le cas de Haïti ».


Source sur Twitter :

https://twitter.com/RealAlexRubi/status/1049790290721148929?ref_src=twsrc%5Etfw%7Ctwcamp%5Etweetembed%7Ctwterm%5E1049790290721148929%7Ctwgr%5E%7Ctwcon%5Es1_c10&ref_url=https%3A%2F%2Freseauinternational.net%2Fla-troublante-collaboration-damnesty-international-avec-les-services-de-renseignements-britanniques-et-americains%2F


Laisser la politique s’infiltrer dans la mission

En 1966, un rapport d’Amnesty sur la colonie britannique d’Aden, ville portuaire de l’actuel Yémen, décrit en détail les tortures infligées par le gouvernement britannique aux détenus du centre d’interrogatoire de Ras Morbut. Les prisonniers qui s’y trouvaient étaient déshabillés pendant les interrogatoires, étaient obligés de s’asseoir sur des poteaux qui pénétraient dans leur anus, subissaient des torsions de leurs parties génitales, avaient des visages brûlés par des cigarettes, ou étaient détenus dans les cellules, à même le sol recouvert d’excréments ou d’urine.

Le rapport n’a toutefois jamais été publié. M. Benenson a déclaré que le secrétaire général d’Amnesty, Robert Swann, l’avait censuré pour faire plaisir au ministère des Affaires étrangères, mais le cofondateur d’Amnesty, Eric Baker, a déclaré que Benenson et Swann avaient rencontré le ministère et accepté de garder le rapport secret en échange de réformes. À l’époque, le lord chancelier Gerald Gardiner écrivait au premier ministre Harold Wilson que » Amnisty a étouffé le [rapport] aussi longtemps qu’ils le pouvaient simplement parce que Peter Benenson ne voulait rien faire pour nuire à un gouvernement travailliste « .

Puis quelque chose a changé. Benenson se rendit à Aden et fut horrifié par ce qu’il trouva, écrivant : « Je n’ai jamais vu une image plus répugnante que celle que j’ai eue sous les yeux à Aden » malgré ses « nombreuses années consacrées aux enquêtes sur la répression ».

Une toile inextricable

Dans le même temps, un scandale financier similaire était en train de se développer et allait secouer Amnisty jusque dans ses fondements. Polly Toynbee, une volontaire d’Amnesty, âgée de 20 ans, se trouvait au Nigeria et en Rhodésie du Sud, la colonie britannique du Zimbabwe, qui était à l’époque dirigée par la minorité des colons blancs. Sur place, Toynbee a distribué des fonds aux familles de prisonniers, avec de l’argent semblant provenir d’une source inépuisable. Toynbee a déclaré que Benenson l’avait rencontrée là-bas et avait reconnu que l’argent venait du gouvernement britannique.

Toynbee et d’autres ont été forcés de quitter la Rhodésie en mars 1966. En sortant du pays, elle a pris des documents dans un coffre-fort abandonné, notamment des lettres de Benenson à de hauts responsables d’Amnesty International travaillant dans le pays, qui décrivaient en détail la demande de fonds que Benenson avait faite au Premier Ministre Wilson et qui avaient été reçus quelques mois auparavant.

En 1967, il a été révélé que la CIA avait créé et finançait secrètement une autre organisation de défense des droits de l’homme fondée au début des années 1960, la Commission internationale de juristes (CIJ) par l’intermédiaire d’un affilié américain, le American Fund for Free Jurists Inc.

Benenson avait fondé, aux côtés d’Amnesty International, la section britannique de la CIJ, appelée Justice. Le secrétariat international d’Amnesty International, Sean MacBride, était également secrétaire général de la CIJ.

Ensuite, les « Harry letters » ont été publiées dans la presse. Officiellement, Amnisty a nié avoir eu connaissance des paiements du gouvernement de M. Wilson. Mais Benenson a admis que leur travail en Rhodésie avait été financé par le gouvernement et a restitué les fonds de sa propre poche. Il écrivit au Lord Chancelier Gardiner qu’il l’avait fait afin de ne pas « mettre en danger la réputation politique » des personnes impliquées. Benenson a ensuite restitué les fonds non dépensés de ses deux autres organisations de défense des droits de l’homme, Justice (la branche britannique de la CIJ fondée par la CIA au Royaume-Uni) et le Human Rights Advisory Service.

Le comportement de Benenson à la suite des révélations concernant les « Harry letters » a mis ses collègues d’Amnesty International en colère. Certains d’entre eux prétendent qu’il souffrait d’une maladie mentale. Un de ses membres a écrit :

« Peter Benenson a lancé des accusations qui ne peuvent avoir pour résultat que de discréditer l’organisation qu’il a fondée et à laquelle il s’est consacré. …Tout cela commença peu après son retour d’Aden, et il semble probable que le choc nerveux qu’il a ressenti devant la brutalité de certains éléments de l’armée britannique eut un effet déséquilibrant sur son jugement. »


Source sur Twitter :

https://twitter.com/RealAlexRubi/status/1049790290721148929?ref_src=twsrc%5Etfw%7Ctwcamp%5Etweetembed%7Ctwterm%5E1049790290721148929%7Ctwgr%5E%7Ctwcon%5Es1_c10&ref_url=https%3A%2F%2Freseauinternational.net%2Fla-troublante-collaboration-damnesty-international-avec-les-services-de-renseignements-britanniques-et-americains%2F


Plus tard dans l’année, Benenson a démissionné de son poste de président d’Amnesty en protestation contre la surveillance et l’infiltration de son bureau de Londres par les services de renseignements britanniques – du moins selon lui. Plus tard dans le même mois, Sean MacBride, un des responsables d’Amnesty et agent de la CIJ, a présenté un rapport à une conférence d’Amnesty qui dénonçait les « actions erratiques » de Benenson. Benenson a boycotté la conférence, choisissant de soumettre une résolution demandant la démission de MacBride pour le financement de la CIJ par la CIA.

Amnisty et le gouvernement britannique ont alors suspendu les liens. Le groupe de défense des droits de l’homme a alors promis » non seulement d’être indépendant et impartial, mais aussi de ne pas être mis dans une position dans laquelle on pourrait lui reprocher quoi que ce soit » à propos de collusion avec des gouvernements pour l’année 1967.

Le rôle d’Amnesty International dans la mort du Black Panther Fred Hampton

Mais deux ans plus tard, de hauts responsables d’Amnesty International se sont engagés dans une coordination beaucoup plus troublante avec les services de renseignement occidentaux.

Des documents du FBI, publiés par le Bureau au printemps 2018 dans le cadre d’une série de communications de documents concernant l’assassinat du président John Kennedy, décrivent le rôle d’Amnesty International dans le meurtre du vice-président du Black Panther Party (BPP), Fred Hampton, l’icône montante de la libération noire, âgé de 21 ans (une mort considérée comme un meurtre mais jugée officiellement comme un homicide légitime).


Chicago police remove La police de Chicago retire le corps de Fred Hampton, chef du parti des Black Panthers de l’Illinois, tué par la police le 4 décembre 1969. Photo | AP



Le cofondateur d’Amnesty International, Luis Kutner, a assisté à un discours prononcé par Hampton le 23 novembre 1969 à l’Université de l’Illinois.

Au cours du discours, Hampton a décrit le BPP » comme un parti révolutionnaire » et » a indiqué que le parti avait des armes à feu pour la paix et la légitime défense, et ces armes se trouvent au domicile de Hampton et au siège du BPP, » selon le document du FBI.

« Kutner a atteint le point où il aimerait intenter une action en justice pour faire taire le BPP « , a écrit le FBI. « Kutner a conclu en déclarant qu’il croyait que des orateurs comme Hampton étaient psychotiques, et que ce n’est que lorsqu’ils sont confrontés à une action en justice qu’ils arrêtent leurs « divagations et leurs délires ».

Le rapport interne du FBI sur le témoignage de Kutner cité ci-dessus a été publié le 1er décembre 1969. Deux jours plus tard, le FBI, aux côtés de la police de Chicago, décidèrent d’effectuer une descente à la résidence de Hampton. Quand Hampton est rentré à la maison pour la journée, l’informateur du FBI William O’Neal a glissé un somnifère barbiturique dans son verre avant de partir.

Le 4 décembre, à 4 heures du matin, la police et le FBI ont fait irruption dans l’appartement, tirant instantanément sur un des gardes du BPP. En raison de convulsions réflexes liées à la mort, le garde a convulsé et appuyé sur la détente d’un fusil de chasse qu’il portait – c’était la seule et unique fois où un membre des Black Panthers a tiré avec une arme pendant le raid. Les autorités ont alors ouvert le feu sur Hampton, qui dormait dans son lit avec sa fiancée enceinte de neuf mois. Hampton aurait survécu et aurait été achevé avec deux balles tirées à bout portant dans la tête.



Kutner voulait ensuite former le groupe des « Amis du FBI », une organisation « formée pour combattre les critiques du Federal Bureau of Investigations », selon le New York Times, après la révélation de sa campagne secrète visant à briser les mouvements de gauche – COINTELPRO – . Il a également opéré dans plusieurs théâtres où la CIA était très fortement impliquée – notamment avec le travail de Kutner pour déstabiliser le Premier ministre congolais et fervent anti-impérialiste Patrice Lumumba – et représentait le Dalaï Lama, qui recevait 1,7 million de dollars par an de la CIA durant les années 1960.

Bien que les opérations louches d’Amnesty International dans les années 1960 puissent sembler être, à ce stade, de l’histoire ancienne, elles constituent un rappel important du rôle que jouent souvent les organisations non gouvernementales dans la réalisation des objectifs des gouvernements des pays où elles sont basées.


Photo à la Une : Peter Benenson, à gauche, avec George Ivan Smith lors d’un séminaire organisé en 1966 par l’Institut nordique africain. Uppsala-Bild | Creative Commons


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